Me André Michel : libre ou fugitif?

filesMoins de vingt-quatre heures après son arrestation, la comparution au parquet de Me André Michel a donné lieu à un concert de critiques contre « des dérives totalitaires du pouvoir Tèt Kale », des actions d’éclat et des écarts de certains sénateurs, accusés d’avoir permis à l’avocat de fuir la justice.

Mercredi 23 octobre. Bicentenaire. Il est midi. Chauffés à blanc, quelques dizaines de manifestants hurlent leur hostilité au président Michel Joseph Martelly, sous le nez de policiers anti-émeutes, en faction devant le palais de justice qui abrite le parquet du tribunal de première instance de Port-au-Prince où Me André Michel, appréhendé la veille à Martissant, n’est toujours pas fixé sur son sort. Il obtient un formidable élan de solidarité de ses pairs. Dans la cour où il n’y a presque plus de place pour parquer une bicyclette, des professionnels du droit, en petits groupes ou face aux caméras, exigent la libération sans condition de Me André Michel. Actes spontanés ou planifiés, des avertisseurs retentissent. On tape aussi sur tout ce qui fait du bruit. « En plein midi, on fait du bruit, on tape sur des objets pour conjurer les ténèbres de l’arbitraire qui s’abattent sur le pays », soutient en off un jeune loup du barreau dont l’attention est attirée par un autre défenseur de la veuve et de l’orphelin.

« C’est Francisco, il arrive ! », crie soudain une demi-douzaine d’avocats. Certains se jettent littéralement devant le pare-choc du véhicule blindé. On veut cracher sa colère sur le chef de la poursuite. Des journalistes, à l’affût, espèrent arracher un mot du commissaire Francisco René qui, dans des matinales et plusieurs éditions de nouvelles, affirme que Me André Michel a été « interpellé » pour refus d’obtempérer aux ordres des autorités effectuant une fouille dans un véhicule à bord duquel il se trouvait avec un conducteur.

Comme Usain Bolt

L’agitation autour du véhicule ne s’estompe pas. Plus rapide que la fusée jamaïcaine, Usain Bolt, le commissaire s’arrache de son blindé et court vers son bureau. La réception est littéralement assiégée par des dizaines de personnes. Un mélange de militants politiques d’obédience lavalas et d’avocats. Des agents de la PNH sur place semblent n’avoir cure de l’évolution des évènements. La souricière semble de plus en plus se refermer sur Francisco René. Comme une traînée de poudre, les rumeurs de la démission du commissaire du gouvernement parcourent un dédale de couloirs obscurs du palais de justice, jusqu’au greffe où Me André Michel, chemise blanche, costume beige, attend dans une pièce aussi chaude qu’un sauna. Une autre rumeur arpente ces couloirs. On prétend que l’ordre d’écrou de l’avocat est signé par le juge d’instruction Lamarre Bélizaire en charge de l’instruction sur le décès de Frantzy Duverseau en 2010. L’indignation noue quelques gorges. « L’Etat de droit n’est que lettre morte en Haïti aujourd’hui puisque les libertés individuelles sont systématiquement violées », balance Me Aviol Fleurant avec sa singulière éloquence, à quelques pas de la porte du greffe, gardée par deux policiers.

Dans ce brouhaha, le docteur Turneb Delpé est tranchant. Il appelle à « la mobilisation générale pour faire dérailler le train de la dictature ». Quant au sénateur Moïse Jean-Charles, il prône la « création d’un front commun pour obtenir le départ du président Michel Joseph Martelly ». Sur un ton un peu plus pondéré, Mirlande Manigat s’est dit remontée d’apprendre « l’arrestation politique de Me André Michel » dont elle « exige la libération ». Cette arrestation est inconstitutionnelle, souligne Mirlande Manigat.

Entre deux appels téléphoniques, le juge Durin Duret, président de l’ANAMAH, renouvelle l’appel à la mobilisation « pour faire respecter la loi ». Au-delà du respect de la loi, des sanctions sont envisagées, selon le sénateur Pierre Francky Exius, président de la commission Justice et Sécurité du Grand corps. Le spectre d’une interpellation pèse sur la tête du ministre de la Justice, Jean Renel Sanon. Le sénateur n’y va pas par quatre chemins, Franscisco René, Lamarre Bélizaire ne laceraient pas leurs chaussures sans l’ordre du ministre de la Justice, voire procéder à une arrestation aussi lourde de conséquences politiques sans son autorisation. Entre-temps, en face du greffe, les disciples de Saint Yves s’énervent. « C’est Martelly et son fils Olivier qui doivent être arrêtés, pas André Michel », suffoque l’un d’eux, des larmes aux bords des cils. L’énervement est à son comble. On se rue sur les deux policiers. La porte est forcée. Plusieurs dizaines d’avocats envahissent le greffe. « Pour arrêter André Michel, on devra passer sur mon cadavre », confie un avocat. Des minutes glissent, des caméras immortalisent la prise de cette petite chambre où un homme embastillé symbolise l’opposition farouche au pouvoir Tèt Kale. Cela s’agite. La rumeur d’écrou de Me André Michel persiste. Brusquement, sous des vivats, il est poussé, presque bousculé par ses pairs et des militants politiques vers le bureau de l’ordre des avocats, à une cinquantaine de mètres du greffe.

Pour Me Newton St-Juste, le président Michel Martelly, c’est Al Capone

Sur ses terres, en face du barreau, Me Newton St-Juste tance le président de la République, Michel Joseph Martelly. En substance, il dit ne pas être surpris que le chef de l’Etat s’en prenne à André Michel, pourfendeur des corrompus et des dealers de drogue, protégés, a-t-il dit, par le pouvoir Tèt Kale.

Coup d’éclat de trois sénateurs

Dehors, les manifestants et les policiers anti-émeutes ne se regardent plus dans les yeux. Jets de pierres et pneus enflammés. Presque à l’angle du Bicentenaire et de la rue du Champ de Mars, un véhicule officiel s’arrête. Des manifestants sautent de joie. Les sénateurs Pierre Francky Exius, Wesner Policarpe, Jean Baptiste Bien-Aimé descendent du véhicule pour se rendre à pied au bureau de l’ordre des avocats de Port-au-Prince. Des manifestants les suivent. Les policiers du CIMO brisent leur formation. Boucliers au repos, matraques baissées, grenades lacrymogènes rangées. Moins d’une demi-heure après, des cris de victoire retentissent. Le véhicule prend la direction de la sortie. « André Michel est à l’intérieur », confie tout heureux un manifestant. Le flou, entre-temps, persiste sur le sort de Me André Michel. On ne sait pas s’il a été exfiltré de force par des sénateurs pour le soustraire à la prison. La Nissan Patrol noire quitte le palais de justice. Derrière, plusieurs centaines de manifestants.

Libéré ou fugitif ?

C’est au Parlement, un peu avant 3 heures, que Me Carlos Hercule, bâtonnier de l’ordre des avocats de Port-au-Prince, explique que Me André Michel a été libéré par un substitut du commissaire du gouvernement après analyse du procès-verbal de constat dressé par un juge de paix établissant que le véhicule à bord duquel se trouvait André Michel était nickel, clean. Pour des raisons de sécurité, il a demandé “à des amis parlementaires” de l’accompagner, explique Me Carlos Hercule.La voix cassée, ce dernier annonce un arrêt de travail dans toute la juridiction jusqu’au renvoi du commissaire Francisco René, du juge d’instruction Lamarre Bélizaire. Le patron de l’ordre sollicite également le soutien des magistrats dans cette bataille.

Le commissaire du gouvernement, Francisco René, révèle avoir fini avec André Michel. « Pour moi, c’est fini parce qu’on n’a rien trouvé dans le procès-verbal », confie-t-il, ajoutant que « Me André Michel a été auditionné par le substitut Brunet Salomon ». Cependant, Franscisco René souligne avoir ordonné « qu’on garde Me André Michel pour autre cause », car le juge Lamarre Bélizaire avait émis un mandat d’arrêt contre lui. « Ce sont des sénateurs et des avocats qui l’ont pris de force et l’ont emmené ailleurs », indique Franscisco René, ajoutant « que Me André Michel est un fugitif ». « Quand on est aux ordres de la justice, il faut avoir un ordre de libération », souligne-t-il.

Sur une autre rumeur qui enfle, celle de sa démission, Franscisco René ne s’aventure pas trop. « Je n’ai pas de commentaires à faire à ce sujet. Jusqu’à maintenant, je n’ai pas reçu ma lettre de révocation », répond-il. Les tentatives du journal pour entrer en contact avec le ministre de la Justice, Jean Renel Sanon, se sont révélées vaines jusqu’en milieu de soirée. Une soirée bien plus calme que la journée. Des accrochages entre les forces de l’ordre et des étudiants de l’UEH ont également été signalés pendant cette journée folle.

Roberson Alphonse

Source: Le Nouvelliste

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Updated: October 24, 2013 — 5:25 PM

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